Eurosatory : La mort est mon métier

28 juin 20160 Commentaire

Vous rêvez d’un sac de couchage kaki ou d’un missile dernier cri ? Les minorités de votre pays, des manifestants ou des migrants ont besoin d’une bonne leçon ? Ou vous vous offrez simplement une demi-journée de détente à déambuler ? Eurosatory est pour vous, à portée de toutes les bourses [1].

 A côté des hélicos «engagés en opération, au contact», la fraîcheur des huîtres.

A côté des hélicos «engagés en opération, au contact», la fraîcheur des huîtres.

Outre le salon de la lingerie ou celui du cheval, le parc des expositions de Villepinte a accueilli du 13 au 17 juin l’un des plus importants salons de l’armement au monde : Eurosatory,  25ème édition, qui s’ajoute aux autres du genre : Milipol, Euronaval…. A une vingtaine de kilomètres de Paris, près de 1 500 exposants du monde entier présentent leurs dernières innovations. La France, en passe de détrôner la Russie de sa deuxième place d’exportateur d’armes, mérite une vitrine à la hauteur de ses ambitions.

On n’y trouve pas de porte-avion ni de sous-marin nucléaire, bien sûr, mais tout ce qui s’expose: chars, hélicoptères, fusils d’assauts et drones sont au rendez-vous pour cette célébration morbide d’une des industries les plus florissantes du moment. On peut s’exercer au tir, se prendre en photo dans un hélicoptère ou aux manettes d’un camion militaire, tester les tout nouveaux équipements de simulation virtuelle avec immersion 3D, et admirer les vidéos des équipements en action.

Vous rêvez de monter dans un char allemand dernier cri? Les fauteuils sont étroits mais bien rembourrés. Le commercial vous promet que ce nouveau modèle sera envoyé sur le terrain dans les tous prochains mois. Le logo « testé au combat » est en effet un argument de vente recherché, surtout s’il précise « au contact ». Afghanistan, Libye, Mali, République Centrafricaine. La guerre sert la vente d’armes autant que l’inverse.

Paradoxalement, certains mots et images sont complètement absents des publicités. Quasiment jamais de guerre. Strictement aucun mort, blessé, ou civil ; les seules silhouettes sont en uniforme. Toutes ces armes servent bien sûr uniquement à la défense (on se demande où acheter des armes pour l’attaque?). Lockheed Martin martèle son slogan : « We are engineering a better tomorrow ».

Certains stands, par exemple celui des munitions coréennes, sont scénographiés comme ceux de parfumeurs de luxe. De nombreuses animations émaillent les journées, avec des démonstrations de matériel dans une zone en plein air que l’on rejoint avec un mignon petit train. En quelques minutes de cette ambiance aseptisée, on se prend à flâner comme dans les allées d’un salon du livre, en perdant de vue l’objectif ultime de ce qui est vendu. Rien ne coupe l’appétit des négociants d’armes, essentiellement masculins, qui s’attablent au bar à huîtres face aux missiles anti-aériens.

C’est pour les faire réagir que des manifestant-e-s viennent rappeler, devant l’entrée du salon, que les dépenses militaires mondiales représentent mille sept cent milliards (1 700 000 000 000) de dollars par an ; soit les salaires de dix millions de cadres occidentaux bien payés.
La FAO estime qu’un sixième de cette somme suffirait à nourrir les 800 millions de personnes touchées par la faim.

D’autres désobéissant-e-s ont pu rentrer dans le salon, le premier jour, pour déployer des banderoles sur le char Leclerc et le maculer de faux sang [2]. Curieusement, les médias dominants, pourtant friands d’images frappantes, ont peu fait écho à cette action… Ces activistes ont pu rappeler que les armes tuent. Outre 100 000 décès qu’on leur attribue officiellement chaque année, les conflits armés entraînent des millions de déplacés et de réfugiés, dont il ne sert à rien de déplorer ensuite l’arrivée sur les côtes des pays riches.

La liste des pays exposants, dominée par les nations riches, révèle quelques pépites. On pourrait naïvement s’étonner de la présence de pays officiellement sous embargo de l’ONU : Russie, Soudan, Biélorussie, Chine. Mais surtout, des participants russes côtoient des stands ukrainien, des indiens côtoient des pakistanais ! Même dans le domaine des armes, le capitalisme sait promouvoir les coopérations d’intérêt, comme l’attestent les conférences intitulées «Partenariats et concurrences : perspectives industrielles » ou encore « Quelle législation pour faire décoller le business ? ».

Aucun prix n’est affiché. Tout se joue entre gens sérieux dans les discrets boxes de négociation, dans les salles de démonstration « réservées aux délégations », ou dans les espaces « accessibles sur présentation de la carte militaire ». Si la lutte contre le terrorisme, les tensions en Asie-Pacifique ou la modernisation des armées du Moyen-Orient constituent les principaux moteurs de la forte reprise des ventes d’armement, l’Afrique n’est pas en reste, avec la présence de représentants égyptiens ou du ministre de la Défense ivoirien. On touche concrètement du doigt la Françafrique.

L’une des spécificités de ce salon est de « promouvoir la convergence entre la défense et la sécurité » : l’ennemi extérieur et l’ennemi intérieur. On peut s’approvisionner en camions anti-émeutes et entendre la conférence sur « Drones en zone urbaine ». Un constructeur de pistolets à flashballs vante leur « létalité atténuée ». Marine Le Pen discute avec les agents du Raid et du GIGN. Les gendarmes soulignent comment la précision de leur cartographie aérienne a permis de démanteler la « jungle » de Calais sans qu’elle repousse ailleurs. La guerre entre dominants et dominés n’a jamais été aussi asymétrique.

Dans ce supermarché de la mort, c’est le règne de la variété : tous les métiers, tous les objets. On peut trouver des fusils comme ceux qui ont servi à la tuerie d’Orlando, des drones capables de soulever un homme. Des intercepteurs de signaux de la taille d’un livre peuvent modifier en temps réel votre conversation téléphonique ou vos SMS. Un laser a une puissance réglable pour ajuster finement les dégâts qu’il occasionne. Tous les objets du quotidien, du matelas à la voiture, de la chaussure au pansement, en passant par la bouteille d’eau, ont leur version militaire.

Certes, on sait que le fameux couteau suisse Victorinox vient de l’armée, ou que les feux d’artifices Lacroix-Ruggieri fabriquent aussi des grenades lacrymogènes ou des composants pour les mines. On est obligé de réaliser que Airbus, Mercedes-Benz, Volvo, Kia, Michelin, ou Renault ont leur volet militaire. Swarovski, ce n’est pas que de beaux bijoux en cristal, c’est aussi de l’optique pour l’armée ; Petzl, qui fabrique des lampes frontales et des cordes d’alpinisme, en vend en version kaki. Et Engie-Cofély-Inéo, Kärcher, Saint-Gobain… la SNCF ?

Pour ceux qui voudraient à nouveau profiter du salon et de son bar à huîtres, rendez-vous au même endroit du 11 au 15 juin 2018.

A. FICOT

[1] Voir la brève chronique amusante : https://www.youtube.com/watch?v=fcBElpT0Zto
[2] Voir cet article sur l’action : http://www.desobeir.net/2016/06/13/eurosatory-du-faux-sang-sur-les-armes/ et la soutenir financièrement ici

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Dans: AJT Plumes
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