Manipulations secrètes, une (brève) histoire de la collusion du régime syrien avec le jihadisme, des années 1980 à l’État Islamique

7 janvier 20161 Commentaire

jihad academyLes régimes corrompus et les terroristes permettent à l’un et à l’autre de rester aux affaires
(«  Corrupt regimes and terrorists keep each other in business »)
Emma Sky, conseillère britannique de l’armée américaine en Irak, coordinatrice de l’autorité provisionnelle des USA dans le Gouvernorat de Kirkouk, et auteur du livre The Unraveling: High Hopes and Missed Opportunities in Iraq (non traduit en français, 2015)

 

Article de Martin Makinson et Nicolas Hénin

A la suite des attentats terroristes barbares du 13 novembre 2015 faisant 130 morts à Paris, la France a déclaré qu’elle était une nation « en guerre » contre l’État Islamique.

Ces assassinats de masse particulièrement atroces – l’un dans une salle de concert, trois dans un restaurant et trois autres tentatives au Stade France à Saint-Denis – ont été immédiatement condamnés par les leaders de la plupart des pays de la planète. A travers leur modus operandi, ces tueries à glacer le sang sont Bagdad et Oslo combinés.

Des échos de Zarqawi, mélangés à ceux d’Anders Breivik, le Norvégien qui pendant trois heures a tranquillement abattu tout ce qui bougeait sur l’île d’Utoya près d’Oslo, causant la mort de 96 personnes en juillet 2011. Bachar al-Assad, que l’on pourrait décrire comme le plus sanglant protagoniste du terrorisme d’état du XXIe siècle et l’homme responsable de 90% des 250,000 morts en Syrie depuis Mars 2011 (l’ONU a arrêté le décompte des victimes), a rapidement souligné que « la France avait souffert ce que les Syriens vivent depuis quatre ans. » Assad a directement attribué la responsabilité des attentats à la politique étrangère de la France. Le dictateur se référait à position française – de plus en plus isolée, malheureusement – qui consiste à faire du départ d’Assad une priorité avant tout processus de transition en Syrie.

Les mots du président syrien ont une résonance particulière lorsque l’on observe ses actions et décisions dans les quatre années et demi de révolution, puis de guerre civile : Assad n’a pas seulement assassiné, violé, pillé, bombardé et mutilé un nombre impressionnant de civils syriens, il n’est pas seulement la principale cause d’exil de ces derniers au Liban, en Turquie, en Jordanie, puis à présent en Europe, il n’est pas uniquement le gérant d’un « archipel de la torture et de la détention arbitraire », il a aussi eu un rôle actif dans le développement et le renforcement de mouvements jihadistes depuis le début de la révolution syrienne.

Bien avant que l’Etat Islamique ne se soit répandu en Syrie depuis l’Iraq, Bachar al-Assad avait tout d’abord prêté main-forte aux deux groupes salafistes armés Jaysh ash-Sham et Jabhat an-Nosra, en amnistiant et libérant leurs chefs. Il s’est ensuite abstenu de toute action pouvant causer des dommages à l’Etat Islamique, dont les actions visent principalement à répandre la terreur et s’étendre en Syrie aux dépens des autres groupes rebelles. La priorité de ces derniers est de lutter contre le régime dictatorial syrien. Ils ont été à la fois trahis et abandonnés par des pays occidentaux hésitants ou démissionnaires, et ce depuis le début du soulèvement.

 

La Russie dans les cieux syriens: une aubaine pour l’Etat islamique

Depuis qu’elle a lancé ses bombardements aériens intensifs sur la Syrie du nord le 30 septembre dernier, la Russie est la dernière puissance militaire à participer de façon conséquente à la guerre en Syrie, à présent dans sa quatrième année. Son prétexte est de lutter contre le « terrorisme international » et de nettoyer le pays d’un Etat islamique que la « coalition » menée par les Etats-Unis ont bombardé pendant douze mois, sans résultat apparent, chose que Moscou aime à souligner de façon répétée. Les cibles attaquées par les MIG et les Sukhoï russes n’ont la plupart du temps rien à voir avec l’Etat Islamique. Hormis quelques raids sur Raqqa dont l’intensité a augmenté depuis les attentats de Paris, leur forces aériennes se sont concentrées sur les provinces d’Idlib, de Hama et de Homs, et sur la citadelle de l’Armée Libre Syrienne qu’est le Jebel Zawiyeh, qui, depuis l’été 2011 est une sorte de « Sierra Maestra » pour les chefs rebelles non jihadistes (comme Jamal Maarouf) et les déserteurs de l’armée d’Assad. Le nombre de personnes tuées dans les raid aériens russes est d’environ 1500 depuis le 30 septembre, parmi eux une grande majorité de civils.

Il est évident que l’Etat Islamique, qui constitue une véritable assurance-vie pour Assad, a été largement épargné par une offensive visant à débarrasser la Syrie d’une opposition armée non-fondamentaliste luttant contre la dictature depuis 2011. Les seuls deux mouvements jihadistes (Jabhat an-Nusra et Ahrar ash-Sham) qui ont été bombardés l’ont été parce que leur objectif n’est pas l’instauration du Califat, mais le renversement du régime syrien. La Russie et l’Iran sont venus à la rescousse d’un Assad affaibli par la perte du gouvernorat (mohafaza) d’Idlib, la résistance des forces d’opposition à Talbissa et Rastan au nord de Homs sur l’Oronte. Ils sont venus soutenir une l’armée minée par un moral dans les limbes, une inefficacité stratégique et un esprit offensif amoindri. Ces deux puissances ont par leurs actes clairement exprimé que, malgré leur rhétorique, leur présence en Syrie avait pour but le sauvetage du régime et l’éradication de la seule alternative politique et militaire capable dans le long terme d’arracher le pays à la botte du dictateur et de sa famille. Les deux puissances régionales ont accompli ce qu’Assad avait fait depuis des années : transformer l’EI, le mouvement le plus violent, le plus sectaire, en unique opposition à un despotisme dynastique régnant sur la Syrie depuis 1970.

L’intervention des Russes a été une aubaine encore plus bienvenue pour l’Etat Islamique que les bombardements de la  « coalition ». Tout comme le Hezb i-Islami en Afghanistan contre l’Union Soviétique, l’Etat Islamique peut maintenant pavoiser en revendiquant être le seul groupe de combattants efficace contre Assad et, de manière plus importante, contre ses soutiens russes. Vladimir Poutine a fait de la Syrie un véritable aimant pour les Jihadistes, bien plus encore que le Caucase ou l’Afghanistan. Des recrues d’Asie Centrale accourent, à l’instar de Tarkhan Batirashvili, l’ex-militaire Géorgien devenu Abou Omar al-Chichani. Les preuves de la progression de l’EI étaient apparentes le jour immédiatement après les premiers bombardements russes du 30 septembre, lorsqu’une offensive a été lancée par cette organisation contre les positions rebelles à l’est d’Alep, à Mar‘ea et dans la zone industrielle de Sheikh Najjar : le front était donc translaté à une distance de trois kilomètres du centre-ville. Les avancées ont été permises par le pilonnage par des avions MIG des positions du Jaysh al-Fath, le « Front de la Victoire » regroupant nombre de groupes d’insurgés non-jihadistes (dont les restes de l’Armée Syrienne Libre). Ceci est arrivé après quelques mois d’impasse sur cette ligne de front, malgré l’usage prouvé par l’EI de gaz moutarde l’été dernier à Mare‘a même.

Les Russes, en s’engageant dans ce que le Patriarche Orthodoxe de Moscou nomme « une guerre sainte », agissent ainsi comme les nouveaux Croisés, offrant à l’Etat Islamique son « instant Dabiq », sa prophétie apocalyptique que les jihadistes accueillent avec enthousiasme. L’intervention russe constitue la meilleure annonce de recrutement que l’EI peut afficher pour lancer son jihad global. Il faut comprendre que l’EI agit comme une secte, un culte de mort dont les efforts visent à accélérer l’avènement d’un Jugement Dernier. L’une des armées qu’en ce jour final les « véritables Musulmans » combattront est constituée de « Roums » (i.e. de Romains).

Les Roums étaient à l’origine l’Empire Byzantin que les Turcs Ottomans ont réussi à ébranler en 1453. Dabiq est un lieu où, d’après une prophétie abbasside du VIIIe siècle, aura lieu une bataille ultime, menant vers la victoire finale de l’Islam. Dabiq est en Syrie sur la rivière Sajour, à quelques kilomètres au sud-est du poste frontière de Kilis dans la province de Gaziantep. En fait le site est l’Armageddon de la Syrie, l’une des portes stratégiques du pays. C’est là où (et c’est l’archéologue, l’un des auteurs de ces lignes, qui parle), les Assyriens ont combattu et défait les royaumes araméens et hittites aux alentours de 880 avant J.-C. C’est aussi l’emplacement d’une bataille majeure en 1516 qui a vu la victoire du sultan ottoman Sélim I, et la chute de la dynastie mamelouk gouvernant la Syrie depuis le Caire. Le terme de « Roum » désigne à présent au Moyen-Orient les Orthodoxes – et donc par association, les Russes (l’ironie est que la Russie tsariste d’Ivan le Terrible, à qui Poutine aime être comparé, se voyait en « Troisième Rome » après Constantinople). Aux yeux des jihadistes, Poutine en Syrie est l’agent de leur interprétation fantasmée d’une prophétie musulmane, une prédiction qui fait du pays de Cham (c’est-à-dire de la Syrie) le dernier champ de bataille de l’histoire. Tout comme les cultes millénaristes aux Etats-Unis, l’EI croit que chaque tuerie ou attentat terroriste accélérant cette apocalypse finale est justifiée et bienvenue. La « Guerre Sainte » russe, en fait du pain bénit pour le jihad, porte en elle des échos de la « Croisade » de Bush en Irak, mais elle n’a nullement soulevé de réactions indignées à travers le monde, en particulier de la part des gauches européennes.

 

Le jihadisme comme outil de la politique étrangère d’Assad contre ses voisins arabes

Bachar-El-AsadFavoriser les plus sanguinaires et les plus violents des extrémistes tombe sous le sens pour Assad et pour d’autres régimes autoritaires : c’est une tactique que Poutine a utilisé en Tchéchénie après 1996. C’est aussi une stratégie que les services de sécurité algériens avaient employé dans les années 1990, lorsqu’ils manipulaient le Groupe Islamique Armé pour faire comprendre au pays que les militaires étaient la seule option face à la barbarie (le « Pouvoir » algérien a eu un rôle plus que douteux dans l’affaire des moines de Tibéhrine et du massacre le plus célèbre de la guerre civile algérienne des années 1990, celui de Bentalha).

En fait la famille Assad a longtemps soutenu les groupes jihadistes les plus violents, en faisant d’eux des « idiots utiles » pour l’alibi laïque que le dictateur syrien veut colporter aux opinions publiques et gouvernements occidentaux. Hafez, le père de Bachar, avait toujours soutenu le Hamas, quand il s’agissait moins d’une organisation nationaliste palestinienne que d’un groupe islamiste déclenchant des attaques suicides pour faire dérailler le processus de paix à la suite des accords d’Oslo de 1993. Il avait attribué des bureaux et assuré la logistique de ses branches politiques et militaires (les Brigades Ezzedine al-Qassem), en laissant son représentant Khaled Mesh‘al résider dans la capitale syrienne à la suite de son expulsion d’Amman et de Doha.

Un autre groupe dont le rôle était de créer un foyer de tension au nord Liban (contribuant à la stratégie syrienne de « diviser pour régner », mise en place après la fin de la guerre civile, en 1991) était celui appelé Takfir wal-Hijra, responsable de la mort de plus d’une centaine de militaires libanais dans la zone de l’Akkar et de Fneidiq à la fin des années 1990. Un peu plus tard, dans ses tentatives de déstabiliser le Liban en 2007, suite au retrait de son armée deux ans auparavant, Bachar avait stipendié et soutenu une organisation jihadiste internationale. Celle-ci a fini par contrôler un camp palestinien à proximité de Tripoli, celui de Nahr al-Bared. Ce mouvement appelé « Fath al-Islam » (« Victoire de l’Islam »), véritable « légion étrangère » d’intégristes, a pendant des mois réussi à faire exploser sur des mines, à abattre et à mutiler environ une centaine de soldats de l’armée libanaise. Le chef de ce groupe, le sheikh Shaker al-Absi, avait été mystérieusement libéré d’une geôle tenue par les mukhabarates (services secrets) à Homs une année auparavant, avant d’infiltrer le Liban. On pourrait brièvement mentionner une organisation sunnite religieuse à Beyrouth appelée les Ahbash, qui poursuivaient de leurs gourdins et couteaux les manifestants anti-syriens avant 2005, l’année du retrait de l’armée de Bachar.

Ansar al-Islam est un autre groupe que Damas a favorisé pour contrer l’influence de laïcs comme l’OLP et le FPLP au sein de ce qui est à présent le camp palestinien le plus large et le plus misérable du Liban, celui d’‘Ayn al-Hilweh, au sud-est de Saïda. Les origines des mouvements jihadistes au Liban et leur appuis syriens ont été expliqués en détail par le chercheur Bernard Rougier dans son livre Everyday Jihad. En fait, Hafez puis Bachar ont fait du jihadisme sunnite non pas un ennemi à éradiquer, sinon un allié improbable de circonstance, ainsi qu’un instrument et un objet de marchandage de la politique étrangère syrienne.

Jamais la manipulation par Assad de l’extrémisme sunnite n’a été plus claire que dans sa politique envers l’Irak suite à l’invasion américaine. Un cliché courant au Liban et en Syrie (ainsi qu’un message de propagande diffusé par le régime des Assad) est que l’Etat Islamique est une création des Etats-Unis pendant son occupation de Bagdad. Il est vrai que les Sunnites, perdant toute influence politique en Irak après 2003, s’étaient engagés en nombre auprès du prédécesseur de l’EI, Tanzimat Al-Qaeda bil-Rafidyan (Al-Qaeda en Mésopotamie), renommé Etat Islamique en Irak (ISI) suite à la mort d’Ahmed al-Nazzal al-Khulayfa (alias Abou Moussab al-Zarqawi), en juin 2006. Il est aussi vrai que le contrôle chiite de l’Irak et de la majorité des ressources pétrolières dans le sud du pays avait laissé aux Sunnites les zones les plus pauvres au centre. Il est aussi avéré que Nouri al-Maliki, le premier ministre irakien et un allié de circonstance des Etats-Unis, avait enlevé tout pouvoir aux Sunnites et désarmé les milices Sahwa de « citoyens préoccupés » (concerned citizens), qui avaient efficacement stoppé net l’avancée jihadiste entre 2006 et 2008. Il était évident que les officiers irakiens – essentiellement chiites après le départ des Américains – se comportaient comme une force occupante aux barrages. Les exemples d’extorsion et de racket de la part de cette armée stipendiée par les USA, et dont les blindés sont tombés aux mains de l’EI ou ont été donnés aux milices chiites irakiennes, sont légion.

Tout ceci avait tellement mis en colère les citoyens sunnites de Mossoul (la deuxième ville d’Irak en termes de population) qu’ils avaient poussé un soupir de soulagement à l’arrivée de l’EI en juin 2014, et avaient jeté des pierres aux soldats irakiens en fuite. Toutefois, c’est le régime syrien qui, après 2003, a aidé le prédécesseur de l’EI (Al-Qaeda en Mésopotamie) de toutes les façons possibles, dans le but de créer une fracture sectaire en Irak et de faire du pays une zone ingérable pour les forces d’occupation américaines et l’exécutif irakien nouvellement élu. Le jihadisme a été essentiellement un instrument utilisé de manière incessante par Assad entre 2003 et 2009 pour transformer l’Irak – principal compétiteur idéologique dans le monde arabe – en un état dysfonctionnel en proie à des violences intestines insolubles. Al-Qaeda en Mésopotamie est une organisation qui a été assistée par d’ex-officiers de Saddam Hussein et des membres du parti Baath irakien, supposément « laïque ». On peut citer notamment l’ex-vice président Ezzat Ibrahim al-Douri (« le roux »), qui avait pour habitude de voyager régulièrement entre l’Irak et la Syrie, en important en contrebande des voitures et des explosifs destinés à exploser à proximité de centres de recrutement de la nouvelle armée et de la police, des mosquées chiites et de bâtiments des organisations internationales. Le premier de ces attentats a suivi de près la prise de Bagdad en avril 2003, soufflant les bureaux des Nations Unies à Bagdad (cette attaque a causé la mort de Sergio Vieira de Mello, le représentant de l’ONU, et a blessé Ghassan Salameh, ancien ministre libanais travaillant pour la reconstruction de l’Irak).

L’aide du régime syrien à Zarqawi, un ex-délinquant ultra-violent devenu terroriste et bourreau, était une chose évidente aux yeux du gouvernement irakien. Ceci est démontré par les nombreux médiateurs envoyés par Bagdad, qui en 2009 menaçait de couper toutes les relations diplomatiques avec Damas (l’ironie est que les politiciens chiites irakiens sont à présent parmi les meilleurs alliés d’Assad). L’ancien conseiller en sécurité nationale Muwwafaq al-Rubaei a mis l’accent sur le soutien d’Assad aux jihadistes irakiens jusqu’en 2011, dans une interview récente à Middleasteye.(1)

Le conseiller y affirme qu’il a voyagé en Syrie « et rencontré le président Bachar al-Assad à deux reprises, et lui a montré des preuves matérielles, des documents, des photos satellites, des aveux, toutes sortes de preuves démontrant que ses forces de sécurité étaient impliquées activement et transportaient des jihadistes de Syrie en Irak. Et aussi qu’il il y avait des camps d’entrainement, avec leurs noms et leur emplacement. Il (Assad) était dans le déni total de ces faits. Il y avait des rencontres secrètes entre des représentants d’Assad, et d’ex-officiers baassites, et des militants « jihadistes » … Les réunions se déroulaient à Damas avant l’insurrection syrienne de mars 2011. » En fait, les preuves de l’assistance et de la manipulation de jihadistes sunnites irakiens par Assad étaient si flagrantes qu’elles avaient motivé les déclarations outrées du ministre des affaires étrangères irakien Hoshyar Zebari, qui avait affirmé que « les services secrets confirment que des ex-Baasistes de Saddam travaillaient depuis le territoire syrien et bénéficiaient de l’appui des services (secrets syriens). » Le gouvernement d’Al-Maliki, qui allait être l’allié d’Assad après 2011, était si furieux après les attentats du 19 août 2009, lorsque les ministères des finances et des affaires étrangères à Bagdad avaient subi une explosion causant la mort de plus d’une centaine de fonctionnaires, de journalistes et de passants, que l’ambassadeur irakien à Damas avait été rappelé.

« L’intérêt de la Syrie est de voir les envahisseurs défaits en Irak. » Tels sont les mots du vice-président syrien Farouq al-Shara, prononcés en 2003.(2) Un des moyens de réaliser ce voeu était d’encourager un flux régulier de jihadistes vers le pays alors sous occupation américaine. Ces volontaires étaient hébergés dans des mosquées par des cheikhs comme Mahmud Gul Aghasi (alias Abou al-Qa‘aqa), dont la rhétorique incendiaire n’a jamais été censurée ou tempérée par le régime syrien. Les flammes de la tension sectaire alimentées par le régime irritaient les Etats-Unis et le gouvernement irakien à tel point qu’en automne 2008 une opération aéroportée a été lancée sur Abou Kemal le 26 octobre 2008 par les forces spéciales US. Un responsable de la logistique travaillant pour Zarqawi et son successeur Abu Bakr al-Masri, Badran al-Mazidi (alias Abou Ghadiya), a été abattu pendant la mission. Le but était d’envoyer un message clair à Assad, exigeant de lui de stopper toute assistance à des cellules facilitant le passage de combattants fondamentalistes depuis cette ville frontière syrienne sur les bords de l’Euphrate. Le beau-frère d’Assad et chef des renseignements militaires Assef Chawkat (dont les enfants ont été en classe avec l’auteur de ces lignes) aurait eu beaucoup de choses à dire au sujet du flot constant de volontaires étrangers traversant la frontière pour rejoindre l’Etat Islamique en Irak, s’il n’avait pas été pulvérisé (probablement par le régime lui-même) le 18 juillet 2012. Il était en effet l’un des organisateurs de l’infiltration de jihadistes arabes et autres en Irak, via la Syrie.

Une autre institution opérant sous la surveillance rapprochée des sbires du régime et des branches des mukhabarates était la mosquée Abou Nour à Damas. Des salafistes d’Europe et de Tchétchénie s’y regroupaient par centaines pour écouter des prêches véhéments et des cours de théologie musulmane. Le contenu « libéral et tolérant » de ces prêches et leur influence sur quelques éléments de la jeunesse musulmane d’Occident ont été révélés au grand jour lors des attentats du métro de Londres, en juillet 2005. Certains des terroristes avaient passé du temps dans la madrasa de la mosquée Abou Nour. Cette dernière, tout comme tous les centres d’apprentissage religieux en Syrie, ne pouvait fonctionner sans la permission des services de sécurité du régime.

 

Assad le pompier pyromane, avant 2011: jihad et marchandage avec les pays occidentaux

La continuité entre Assad père et fils est flagrante lorsqu’on examine un autre aspect de leurs politiques étrangères respectives : tous deux ont toujours tenté de se présenter comme alliés indispensables à l’Occident dans sa lutte contre le terrorisme.

Lorsque je résidais à Damas en 2011 et 2002 et travaillais en tant que responsable de presse de l’ambassade d’Argentine, je lisais les journaux Tishrin, ath-Thawra et al-Baath. Ce travail était particulièrement ennuyeux : il s’agissait de traduire des messages de félicitations au qaed lil-abad – « chef pour l’éternité » -, ainsi que des imprécations et slogans creux. Je tombais souvent sur des éditoriaux et des déclarations de personnages officiels syriens mettant l’accent sur leur « expertise » dans la lutte contre le terrorisme international (bien entendu sunnite, le Hezbollah et le Hamas étant exclus de cette catégorie). D’après les dirigeants de Damas, cette expertise pouvait être utilisée à bon escient par les Etats-Unis, et avait été acquise en combattant la Tal‘a al-muqatila (traduit généralement par « avant-garde combattante »), branche armée des Frères Musulmans syriens, exterminée à Hama durant les massacres de février 1982. Bachar avait été à nouveau heureux de démontrer le caractère essentiel de son aide aux USA lorsque deux attentats, l’un à Mezzeh et l’autre contre l’ambassade américaine dans le quartier de Raouda à Damas, ont eu lieu un jour ensoleillé de septembre 2006. Ces attaques ont tué plusieurs passants et un policier syrien. Elles ont été revendiquées par un groupe inconnu jusque là, le Jund ash-Sham (« Armée de Syrie »). Il est peu douteux que cette association terroriste avait été montée de toutes pièces par Assad lui-même, à un moment où les néo-conservateurs de Bush étudiaient sérieusement la possibilité d’un changement de régime à Damas après Bagdad.

Les appels renouvelés d’Assad pour une alliance avec les pays occidentaux et la Russie contre les « terroristes » (en fait tous ceux qui s’opposent au régime syrien) n’ont rien de nouveau. Assad l’indispensable, Assad l’expert dans l’éradication de la terreur, est revenu dans les discussions lorsque le directeur général des renseignements Ali Mamluq (correspondant privilégié de Claude Guéant, au demeurant)(3) s’est étendu au sujet de sa technique de lutte contre les jihadistes. En févier 2010, pendant une rencontre avec le coordinateur anti-terroriste du département d’Etat des USA, Mamluq a mis l’accent sur le fait « qu’en principe », ses services « n’attaquent pas ou ne tuent pas (les jihadistes) immédiatement », mais « s’infiltrent et les frappent uniquement au moment opportun. »

La manipulation et l’incitation à agir de groupes terroristes islamistes, orchestrées par le régime syrien, remontent très loin. Damas semble ne reculer devant rien, pas même des attentats contre des diplomates étrangers. Le 28 octobre 2002, un membre de l’ambassade américaine à Damas, Lawrence Foley, a été tué par balles en allant au travail. Cette attaque avait à tous les niveaux des éléments prouvant l’implication de Damas, d’après les services de sécurité jordaniens.

Des dizaines d’autres exemples de manipulation de volontaires du jihad par le régime d’Assad existent. Damas arme et déchaîne des groupes fondamentalistes, à condition qu’ils s’en prennent aux intérêts de pays rivaux ou occidentaux au moment opportun. Le dictateur peut alors offrir « généreusement » d’éteindre le feu qu’il a lui même allumé. Voici comment, après le 11 septembre 2001, Assad est devenu un partenaire de choix dans le programme de rendition (de rapt et détention de suspects par un pays arabe) orchestré par la CIA : pendant cette période précédant la guerre d’Irak, les Etats-Unis mettaient en avant que « si on veut qu’un homme soit torturé, on l’envoie à Damas, et si on veut le faire disparaître, on l’envoie au Caire ». Le ressortissant canadien et syrien Mohammed Arar a amèrement appris cela après une année passée dans les sous-sols d’un bâtiment du ministère de l’intérieur, dans le quartier de Baramke à Damas. Une année pendant laquelle il était régulièrement frappé avec des câbles électriques, pendant sa détention dans un cachot humide. Cela faisait suite à son arrestation par les Américains lorsqu’il était en transit à l’aéroport Kennedy de New York.(4)

« L’aide magnanime » d’Assad n’a jamais été plus apparente que durant l’assaut donné à la prison de Saidnaya près de la capitale syrienne, lorsque des douzaines de jihadistes emprisonnés ont été exécutés par les forces loyales à Maher al-Assad, frère du président. Une vidéo You Tube montre celui-ci en train de filmer avec son Smartphone les cadavres des prisonniers révoltés dans la cour de la prison, pendant que la Quatrième Division à ses ordres ricane, raille et plaisante. Les mutinés massacrés avaient en fait été des jihadistes syriens et arabes transitant par la Syrie pour atteindre le « Triangle Sunnite » irakien, afin de lutter contre les forces armées américaines et du nouveau régime de Bagdad. Ces mêmes volontaires avaient été capturés dès leur retour par la Syrie, par les mêmes services qui avaient facilité leur passage en Irak. Ceci avait été une opportunité pour Bachar al-Assad de montrer sa bonne foi et sa volonté de coopérer avec les occidentaux contre le terrorisme. Parmi les prisonniers à Saidnaya non morts ce jour-là se trouvait Zahran Allouche, qui à présent dirige un des groupes jihadistes principaux (Jaysh ash-Sham) luttant contre le régime dans la Ghouta orientale de Damas (dans les quartiers de Qaboun, Harasta, Jawbar et Zamalka).

 

L’Etat Islamique: une machine à recycler des Baasistes irakiens

Bien que dominé par des régimes baasistes analogues, l’Irak et la Syrie étaient dans les années 1970 et 1980 des concurrents dans la course au leadership idéologique du monde arabe. Les théories panarabes et socialisantes étaient un paravent masquant la promotion de minorités et l’hégémonie tribale de certains groupes, quoique la tendance ait été plus marquée dans la Syrie de Hafez al-Assad que dans l’Irak de Saddam Hussein (malgré les quelques 350,000 chiites rendus apatrides pendant la guerre Iran-Irak). Pendant plus de deux décennies, une situation de conflit était la norme entre les deux états voisins : les frontières avaient été scellées en 1979, puis Damas s’était allié avec l’Iran de la Révolution islamique de Khomeini pendant la guerre de 1980-1988, un tiers des dirigeants du Baath irakien avaient été exécutés en 1979 après qu’il aient été accusés, entre autres, de conspiration et d’intelligences avec Damas. Bagdad allait pencher à son tour du côté des Frères Musulmans en Syrie, entre 1979 et 1982, puis aider le Général Michel Aoun entre 1989 et 1991 à expulser Hafez al-Assad du réduit chrétien sur la côte libanaise et à Beyrouth.

Puis, pendant les années de l’embargo de l’ONU (en 1997 pour être plus précis), la glace s’est brisée sous la chaleur du soleil des postes frontières du désert syrien. L’Irak, qui ne constituait plus un danger pour la Syrie, était à genoux sous les sanctions, en raison de sa défaite au Koweït en 1991 et de la rébellion chiite du sud du pays qui a suivi. En outre, il y avait beaucoup d’argent à gagner pour les officiers syriens postés aux frontières de Tanf, d’Abou Kemal et de Ya‘aroubiyeh, par où le pétrole sortait de l’Irak. Après 1998, l’appareil sécuritaire de Saddam Hussein coopérait à un niveau rapproché avec celui de la famille Assad. Les Syriens voyageaient fréquemment en Irak, puisqu’ils n’avaient besoin que d’un passeport, pas d’un visa, pour y entrer. La Syrie était inondée de produits bons marchés vendus sur les capots des taxis rouges et blancs irakiens. Il n’est pas surprenant qu’avec le rétablissement de ces excellentes relations à tous niveaux, les officiers et cadres du régime de Saddam se soient enfuis à Damas après 2003 et aient demandé l’assistance du régime syrien. Le vice-président al-Duri avait fait cela, tout comme Sibawi (le beau-frère de Saddam Hussein), qui s’était caché en Syrie. Il avait même était dit que les fils de Saddam, Ouday et Qoussay, avaient séjourné à l’hôtel Méridien de Lattakié et Damas après l’invasion américaine, avant d’être renvoyés en Irak et d’être tués à Mossoul.

Peut-être sont-ce ces années de coopération, avant et après 2003, qui ont rendu d’autant plus faciles les contacts entre l’EI en Irak et le régime syrien. Un pourcentage élevé des dirigeants de l’Etat islamique est constitué d’anciens mukhabarates (officiers des services de sécurité) et de membres du l’ancien parti Baath irakien, qui ont repris l’étendard noir du jihad après leur expulsion de la fonction publique. Cette « débassification », d’une inanité sans précédent, était le fait de Paul Bremer, le « proconsul » des USA à Bagdad.

Un des meilleurs exemples d’ex-cadre de Saddam aux commandes de l’EI était Samir Abd Mohammed al-Khlifawi (alias Hajji Bakr), le second d’Abou Bakr al-Baghdadi en Syrie avant sa mort en janvier 2014 aux mains de l’ALS à Tell Rifa‘at, à une trentaine de kilomètres au nord d’Alep. Au chômage après l’invasion de l’Irak en 2003, Hajji Bakr était d’abord allé voir Abou Moussab al-Zarqawi, en mettant en avant son expérience en matière d’espionnage. Et de renseignement Il a ensuite été envoyé à la prison tristement célèbre d’Abou Ghraib, puis à Camp Bucca (une véritable « académie du jihad » sur la frontière koweitienne). C’est là qu’il a recruté d’ex-officiers de Saddam pour l’Etat Islamique. Lorsque Hajji Bakr a été envoyé en Syrie à la fin de 2012, son but était d’informer son chef qui, dans la région d’Alep, avait le pouvoir, des revenus, une influence religieuse et politique, des armes, afin de coopter ou d’assassiner tout Syrien ayant une certaine influence dans la région, puis d’infiltrer cette dernière avant une prise par l’EI. C’est cette stratégie qui a plus tard porté ses fruits à Mossoul, en juin 2014. Une fois tué, des notes fort détaillées de sa collecte d’informations ont été trouvées dans ses cahiers. Ces derniers ont été donnés par les rebelles syriens non-jihadistes (les Kataeb ash-Shouhada as-Souriya, la « Brigade des Martyrs Syriens ») à des journalistes du Spiegel. Il va sans dire qu’aucun Coran n’a été retrouvé parmi les effets personnels de Hajji Bakr à ce moment là.

C’est sans surprise que l’homme qui a repris le poste de Hajji Bakr au sein du conseil militaire de l’EI était aussi un ex-officier de Saddam Hussein, un capitaine nommé Adnan Ismail Najm (alias Abou Abdul-Rahman al-Bilawi). Il fait partie des rares recrues tombées lors de la prise de Mossoul par l’Etat islamique, en juin 2014. Le dernier chef des opération militaires de l’EI en Syrie était Abou Ali al-Anbari, un ex-major général de Mossoul dans l’armée irakienne, qui avait passé du temps avec Zarqawi lorsque celui-ci commandait le groupe Ansar al-Islam au Kurdistan irakien, dans les mois précédant l’arrivé des américains en mars 2003. Des rumeurs font état de la présence actuelle d’Abou Ali al-Anbari dans la région de Syrte en Libye, tombée aux mains de l’EI. Il existe bien d‘autres exemples de parcours semblable. Parmi eux ceux de Abou Muslim at-Turkmani (de son vrai nom : Fadel Ahmed Abdallah al-Hiyyali), qui était colonel de la garde républicaine de Saddam et de ses renseignements militaires, les Istikhbarat. Il s’est décrit lui-même comme « un chien de Baghdadi », et ce dernier comme « son berger ». Son ascension s’est arrêtée brusquement le 18 août 2015, lorsqu’un drône américain l’a pulvérisé.

La transition entre un Baasisme séculier et l’extrémisme islamique n’a pas été si brutale pendant les vingt-deux années s’écoulant entre la première Guerre du Golfe, en 1991, et la prise par l’EI de la Syrie de l’est. Longtemps un persécuteur du fondamentalisme Sunnite en Irak, Saddam Hussein avait toutefois accueilli avec bienveillance les cheikhs et imams salafistes à Bagdad avant l’expulsion de ses troupes du Koweït. Le dictateur avait fait écrire en lettres d’or « Dieu est grand » sur le drapeau national irakien. Il avait intégré les chefs de tribu Shammari, Tikriti et Ana’i à son pouvoir, et avait impitoyablement fait subir les hudud (châtiments corporels) à ceux considérés comme des criminels. Pendant les années de l’Embargo, avant 2003, les femmes jugées être des prostituées étaient décapitées en public, les voleurs avaient la main coupée, les déserteurs subissaient l’ablation d’une oreille. Dans un musée à la gloire de Saddam, on trouvait un Coran écrit avec son propre sang.

Nous ne devrions donc pas être surpris que les Sunnites dans le parti Baath et dans l’appareil de Saddam se soient vêtus de l’abbaya noire du jihadisme pour garder le contrôle du pouvoir, d’abord dans le « Triangle Sunnite » irakien, puis à Mossoul et dans les parties de la Syrie qu’ils ont conquises. Ces oripeaux extrémistes occultent quelque peu les origines et les motivations de la plupart des cadres dirigeants de l’EI, qui voient dans le fondamentalisme sunnite une voie royale pour la reconquête d’une influence perdue en 2003. La stupéfaction des recrues jihadistes d’Afrique du Nord et d’Europe lors de l’intégration de baasistes irakien au sein des structures de commandement de l’Etat islamique – alors que les baasistes syriens étaient froidement exécutés – a été souvent mentionnée.

 

Les « amnisties » d’Assad

En 2008, Abou al-Qa‘aqa est devenu le directeur du programme de dé-radicalisation à la prison de Saidnaya. Nommer ce cheikh, qui faisait passer un flot continu de volontaires pour le jihad arabes et européens en Irak, à un poste visant à influencer les cœurs et les esprits des prisonniers, était aussi absurde que nommer une représentante de la Libye de Khaddafi au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, 2007 (lors de l’affaire des infirmières bulgares). Après tout, Abou al-Qa‘aqa était celui qui avait dit à un journaliste américain qu’il « aimerait voir un état islamique en Irak et c’est sur quoi nous nous concentrons ». Toutefois le religieux sunnite était aussi chargé de sélectionner des islamistes pour l’Irak (une façon efficace pour le régime syrien d’être certain qu’ils ne reviendraient pas …), et de les faire arrêter en cas de retour en Syrie. C’est sous l’influence de al-Qa‘aqa que la prison de Saidnaya est devenue une académie du jihad, un endroit analogue à Camp Bucca, où les islamistes les plus violents se fondaient dans le paysage et recrutaient de nouveaux arrivants. En mai 2011, au moment où la révolution s’étendait de Deraa à Homs, à Banias, dans la Ghouta orientale damascène, et à Tell Kalakh à frontière libanaise, les « diplômés » du jihad étaient murs pour un élargissement au cours d’une des « amnisties » décidées par Bachar.

Les libérations orchestrées par le régime ne concernaient quasiment jamais les militants des droits de l’homme, les manifestants pacifiques et les dissidents laïques, particulièrement ceux recherchant le dialogue, comme Abdul Aziz Al-Khayyer. Ce dernier est un alaouite de Qurdaha – le village d’origine des Assad – à la tête de l’opposition « acceptable ». Son kidnapping a été organisé par les mukhabarates entre l’aéroport de Damas et le centre ville, et il n’a jamais été revu depuis. Non, les « amnisties » concernaient uniquement les militants islamistes comme ceux mentionnés plus haut, Zahran Allouche, à la tête d’un mouvement de guérilla appelé Jaysh al-Cham dans la Ghouta orientale (à Jawbar, Harasta et Zalqa), lui-même accusé de l’enlèvement de deux célèbres avocats et activistes des droits humains, Razan Zaytouneh et Samira al-Khalil, l’épouse de l’écrivain et dissident originaire de Raqqa, Yassine al-Hajj Saleh.

Allouche, bien qu’un ennemi de l’EI, revendique un état islamique en Syrie et a fréquemment voyagé en Turquie en 2014 pour y rencontrer du personnel des services de sécurité. De la même manière, l’amnistie du 31 mai 2011 concernait Hassan Aboud, le chef des Ahrar al-Cham (« les Hommes Libres de Syrie »), une guérilla islamiste au programme local et à présent exerçant un contrôle sur 83 brigades. Des membres d’Al Qaeda comme Moustafa Setmariam (Abou Moussab al-Souri), le théoricien d’une stratégie de tension permanente, sont ceux au cœur du dogme d’Ahrar al-Cham. Hassan Aboud a été tué par une bombe vraisemblablement plantée par l’EI lors d’une réunion d’état major près d’Idlib, attentat dans lequel ont également péri 46 officiers du groupe.

Même Abou Mohammed al-Jawlani, le fondateur et l’émir de Jabhat an-Nosra (la franchise officielle d’Al Qaeda en Syrie), a été relâché par le régime avant de partir en Irak et d’en retourner avec la bénédiction d’Ayman al-Zawahri. L’élargissement délibéré des jihadistes les plus recherchés de Syrie était, comme l’a déclaré en janvier 2014 Nawaf Farès (un transfuge des services de renseignement militaires), une tactique du régime visant à « ne pas seulement ouvrir la porte des prisons et laisser sortir ces extrémistes », mais « à faciliter leur travail par la création de brigades armées. (5)»

Quel était le but de cette politique de libération des fondamentalistes les plus dangereux de Syrie à un moment où l’insurrection syrienne était largement non-violente ? Les amnisties étaient censées être pour un public étranger, pour prouver à l’Occident que le régime pouvait pardonner à son opposition et était capable de renouer un dialogue pour des « réformes ». La transformation d’une révolution à visées non-sectaires en soulèvement armé était aussi destiné à effrayer les minorités (alaouites, chrétiens, druzes, ismaéliens et tcherkesses), et assurer leur soutien inconditionnel à un régime déclarant combattre un jihad soi-disant stipendié par la Turquie et les pays du Golfe. Un autre élément de cette stratégie était la volonté de plonger l’insurrection syrienne dans un marécage que, comme l’a affirmé le Ministre des Affaires Etrangères de Damas Walid Moa‘llem, « seul le gouvernement (syrien) peut comprendre. » Finalement Assad, allant jusqu’à faire placer des armes dans la mosquée de Deraa en mars 2011 sous les caméras des chaînes de télévision pro-régime, tentait d’étouffer dans l’œuf toute empathie étrangère et occidentale pour une révolution désirant suivre les méthodes analogues à celles employées à Place Tahrir au Caire ou à Tunis.

 

Les affaires sont les affaires: la contrebande de pétrole

La famille Assad, « socialiste, laïque et nationaliste », a mis en œuvre pendant plus de quarante ans un programme sectaire en plaçant sa communauté alaouite au sommet des appareils militaire et sécuritaire. Les jihadistes de l’EI appliquent la charia de la façon la plus brutale et barbare, mais veillent à toutefois intégrer des officiers et des cadres de Saddam. Avec ces deux données en tête, il n’est d’aucune manière surprenant que tant le régime syrien que l’Etat Islamique font des affaires ensemble depuis 2013, en tant que partenaires pour l’échange d’une ressource sous contrôle d’Abou Bakr al-Baghdadi, le pétrole. Les transactions pétrolières ont l’aval de Poutine, comme le démontre l’implication d’un citoyen syro-russe, Georges Haswani (de surcroît chrétien !), et du président de la république de Kalmoukie, incluse dans la Fédération de Russie. Les accusations récentes de Poutine quant au commerce de pétrole des zones EI avec la Turquie sont particulièrement hypocrites quant on sait que le principal acheteur n’est autre que Bachar lui-même.6

Le pétrole pourrait en fait avoir joué le rôle de lubrifiant dans un véritable pacte de non-agression, qui se traduirait par l’absence de bombardements – ou du moins leur rareté – contre l’EI sur le tiers de territoire syrien que cette organisation contrôle. Ce trafic d’or noir paraissait absurde à la plupart des observateurs, jusqu’à ce que la journaliste britannique du Daily Telegraph Ruth Sherlock, en janvier 2014, (7) ne découvre des tractations douteuses entre le régime et des mouvements jihadistes exploitant les puits de la région de Deir ez-Zor et Bseira sur l’Euphrate et le Habour. Assad était tout d’abord heureux de pouvoir négocier avec Jabhat an-Nosra. Cette franchise d’Al Qaeda a ensuite combattu l’EI en 2014. Ce conflit, d’une violence inouïe et faisant 5000 victimes, était non pas idéologique, mais motivée largement par la volonté de contrôler les champs pétroliers servant de nerf à la guerre. Come le souligne l’ex-otage de l’EI Nicolas Hénin (également auteur de ces lignes), « les raffineries de Homs et Banyas en particulier, n’ont jamais cessé d’être approvisionnées en brut, malgré la perte de la plupart des champs pétroliers par le régime. De nombreuses installations capturées par Jabhat an-Nosra sont maintenant sous contrôle de l’Etat islamique, et il n’y a rien qui suggère que ces accords avec le régime ont cessé depuis. 8»

En 2014 l’Etat Islamique gagnait plus d’un million de dollars par jour au bas mot, en pompant le pétrole dans la région de Deir ez-Zor et à Baiji en Irak. Exploité de manière très primitive, ce brut était la principale source de revenus de l’organisation, et était vendu tel quel à des intermédiaires (dont le mentionné Georges Haswani). Le pétrole quittait la zone contrôlée par l’EI sous la forme de norias de camions. Ce commerce a été visé par des raids aériens de la coalition, mais n’a pas complètement cessé jusqu’à ce jour. L’EI était heureuse, dès sa prise de l’est syrien, d’embaucher des anciens ingénieurs de la compagnie nationale syrienne Al-Furat pour remettre les installations en marche. Maintenant que l’exploitation du pétrole est au plus bas, la Dawla (EI) a intensifié d’autres sources lucratives de financement, comme le commerce en objets antiques issus des fouilles clandestines, en augmentant la valeur de sa taxe. Le reste est constitué de coton et de blé exporté en contrebande depuis la Jezireh, entre Tigre et Euphrate. Coton semé depuis les années 1960, et qui faisait de la Syrie le troisième producteur mondial après l’Ouzbékistan, et dont les besoins en eau sont responsables d’un désastre écologique sans précédent en Syrie, faisant baisser la nappe phréatique de 30 à 150 mètres en vingt ans. L’EI se finance également en rackettant sa population pour le moindre « délit », comme le fait de fumer, bien que la misère de la population sous son contrôle fasse des châtiments corporels une sentence de plus en plus appliquée par sa hisba (police religieuse, l’équivalent des muttawa saoudiens).

Jusqu’à ce que 220 soldats syriens soient assassinés de façon barbare en 2014 (à la suite de la prise de la bourgade stratégique d’Ath-Thawra, à proximité du grand barrage de Tabqa sur l’Euphrate en amont de Raqqa), Assad s’est interdit toute action militaire d’importance ciblant l’EI, une organisation que certains médias et politiciens occidentaux s’empressent à tort à décrire comme son pire ennemi. Il est possible que les accords pétroliers aient quelque chose à voir avec cette entente particulière, ce qui permet au régime de s’approvisionner avec suffisamment d’essence pour que les chars et hélicoptères bombardent villages, hôpitaux et écoles des régions d’Alep, de Homs, de Hama et d’Idlib, régions où l’EI n’a aucune présence effective ou d’où il a été chassé.

 

Pourquoi le régime syrien ne bombarde-t-il pas l’EI?

Janvier 2014. La scène se déroule à Genève, pendant les négociations entre l’opposition et le régime. Un dissident s’approche d’un des négociateurs d’Assad et s’adresse à lui en ces termes : « pourquoi ne bombardez-vous pas Daesh ? Ne sommes nous pas tous contre cette organisation ? Pourquoi ne bombardez-vous pas Raqqa. Je suis de Raqqa. Je sais où se trouve le QG de Daesh. Je peux vous montrer où il est. Pourquoi ne le bombardez-vous pas ? » La réaction du fonctionnaire du régime est la même qu’envers Fatima Khan, la mère du docteur britannique d’origine indienne qui (supposément) s’était suicidé un jour avant sa libération programmée, après une année de détention, de privations et de tortures dans une cellule à Damas. Aux négociateurs du régime à Genève, elle hurle : « pourquoi avez-vous tué mon fils ? » Dans les deux cas, ces négociateurs ignorent leurs interlocuteurs, refusent de leur répondre ou même de les regarder, et poursuivent leur chemin avec une moue méprisante, comme si de rien n’était …

Premier avril 2015. Plusieurs centaines de miliciens de l’EI pénètrent à l’intérieur du camp palestinien de Yarmouk pour se battre contre les rebelles syriens et palestiniens assiégés par Assad. Le camp a été totalement encerclé pendant trois ans par l’armée du régime. Ses Shabihha, constitués de trafiquants, de meurtriers et de repris de justice de la côte syrienne, et la quatrième division de Maher al-Assad, ont soumis le Yarmouk à un hissar, un siège médiéval. Pas un seul sac de riz ou de farine, pas une seule boîte de médicaments ne peuvent entrer sans permission des forces armées du régime. Les snipers ont pendant des mois tiré sur tout ou quiconque essaie d’entrer ou de sortir. Des bannières à l’entrée, placées par des soldats, affirment que les habitants du camp seront mis à genoux par la famine. Comment expliquer alors la présence de l’EI dans le camp, à dix minutes du centre ville ? Comment doit-on comprendre la tête de pont de cette organisation à Qadam, un quartier de la banlieue sud, stratégique parce que c’est là que se trouve la gare de chemins de fer de Damas ?

palmyre-syrieMai 2015. Une colonne de miliciens de l’EI vient de prendre Palmyre. L’armée syrienne a battu en retraite à quelques kilomètres à l’ouest de la cité antique, pratiquement sans combattre. Palmyre est à la fois un symbole national (avec ses vestiges araméens d’époque romaine), et un fidèle reflet de la terreur d’Etat en raison de sa prison tristement célèbre, là où en 1980 ont été fauchés à la mitrailleuse ou pendus un millier d’opposants, islamistes mais aussi communistes, libéraux… La prison s’ouvre, et les prisonniers voient la lumière du jour. Quelques–uns des détenus sont là depuis deux décennies, quelques Libanais dont le rapt et l’emprisonnement a été nié systématiquement par le régime. Auparavant ni les forces de la « coalition », ni les hélicoptères et les avions de Bachar ne sont intervenus pour stopper l’arrivée des colonnes de l’EI depuis la province d’Al-Anbar en Irak, alors qu’aucun obstacle climatique ou géographique n’empêchait leur bombardement sur quatre cents kilomètres de pistes dans la steppe, et alors que le régime s’évertue chaque jour a écraser et déchiqueter sous des barils d’explosifs Idlib, Hama et Alep.

Cette évacuation par Assad de Palmyre est stupéfiante … à moins que le régime n’y voie aucun inconvénient, puisque l’EI se bat surtout contre les autres rebelles et les Kurdes, permettant à l’armée de conserver le peu de recrues qu’il lui reste. A moins que le fait de laisser Daesh décapiter des fonctionnaires de l’Etat comme Khaled al-Asa ‘ad, le directeur du site, de laisser les terroristes dynamiter les temps de Baalshamin, de Bêl, l’entrée de la colonnade et les tombeaux tours, soient utiles à une propagande visant à donner le beau rôle au dictateur syrien, le garant de la civilisation, du patrimoine et de la laïcité.9 Laisser Palmyre à l’EI permet au régime de faire bonne figure auprès des pays et opinions publiques occidentales.

Mai 2015, encore. Les forces de l’EI progressent vers l’ouest et atteignent la bordure de la steppe syrienne, en capturant la petite bourgade de Qaryateyn. Comme à l’accoutumée, ils détruisent au bulldozer un monastère que le Père Paolo Dall’Oglio avait transformé en communauté promouvant le dialogue inter-religieux, comme il l’avait également fait à Mar Moussa, le Sainte Catherine de Syrie datant du 6e siècle. Simultanément, plus au nord, l’EI avance vers les bourgs de Sa‘an et de Ras al-Hilal, le long de la route menant de Raqqa à Homs. Des membres de la communauté ismaélienne sont massacrés. Mais le régime n’allait-il pas venir les sauver ? N’allait-il pas protéger une des minorités chiites de Syrie, un rôle sans cesse proclamé par Assad et sa conseillère Buthayna Cha‘aban, un point que les soutiens du régime syrien mettent incessamment en avant ? Il est vrai que la communauté ismaélienne, qui constitue 2% de la population du pays, avait été peu enthousiaste à l’idée de s’allier à Assad, et les déserteurs de l’armée issue de cette branche de l’Islam étaient nombreux. Salamiyeh, l’une des principales villes de cette région de Syrie centrale, avait en 2012 été le lieu d’un attentat à la voiture piégée tuant des douzaines d’habitants, semblable à d’autres touchant la communauté druze la même année à Jaramana, dans la banlieue est de la capitale. Des attaques que nombre de Syriens et de spécialistes du pays attribuent aux mukhabarates d’Assad.

Le régime ne s’abstient donc pas seulement de toute offensive contre l’EI, mais a en fait menacé de laisser l’organisation terroriste occuper des régions du sud peuplées par les Druzes. Assad semble avoir soumis cette minorité à un chantage, comme forme de punition à l’encontre d’une communauté marquée par son attitude neutre dans le conflit. Les Druzes ont en grande partie refusé de laisser enrôler leur jeunesse dans l’armée loyaliste. Le 6 septembre 2015, dans la ville de Soueida, les statues de Hafez al-Assad ont été jetées à terre par une foule furieuse, la « capitale » des Druzes, qui avait traversé la guerre civile sans dommages majeurs, et qui avait été peu de temps avant frappée par un attentat tuant 26 civils, dont le Cheikh Walid al-Balous. Ce dernier était un dirigeant communautaire qui s’était opposé de façon véhémente à la conscription de jeunes druzes au sein de l’armée nationale. L’activiste druze Izzat Salloum a d’ailleurs mis l’accent sur le fait que sa communauté « était consciente que le régime tentait d’allumer les flammes de la sédition parmi les communautés syriennes. 10» Après des émeutes à Soueida, les services de sécurité du régime ont bouclé les routes y menant et ont coupé l’accès à internet dans tout le Jebel Druze.

Une rumeur a fait état du message envoyé par Luna Chebel, la conseillère de presse d’Assad, elle-même issue de la minorité druze. Les dirigeants communautaires avaient été informés qu’ils ne bénéficieraient pas de la protection de l’armée du régime en cas d’offensive de l’EI, tant que 27 000 personnes de cette minorité ne s’engageaient pas. Le Times britannique a résumé les peurs des Druzes (une secte hétérodoxe du chiisme ismaélien née au XIe siècle dans la montagne libanaise : « Assad nous abandonne à la mort. Pour Isis (l’EI) nous sommes des infidèles.11» Ce chantage exercé contre les minorités que le régime clame haut et fort défendre est peut-être, tout comme l’offensive des rebelles sur les provinces d’Idlib et de Hama, le signe d’un affaiblissement. La collusion d’Assad, exprimée l’absence de toute réaction significative lorsque des minorités sont menacées de massacre, est le signal du pourrissement d’une propagande que certains diplomates et politiques occidentaux sont plus enclins à croire que les soutiens du régime eux-mêmes.

 



  1.  http://www.middleeasteye.net/news/iraq-asked-syrias-assad-not-aid-jihadists-former-official-1553468312
  2. Cité dans Peter Brookes Terrorism, weapons of Mass destruction and rogue states.
  3. Ali Mamluq, sur une liste de criminels de guerre, est interdit de visa dans l’UE, mais la rumeur veut qu’il soit en résidence surveillée pour son opposition à la mainmise iranienne sur l’appareil sécuritaire et militaire du régime.
  4. Si à ce jour le Canada s’est excusé et lui a payé des indemnités, il reste toujours sur la no-fly list des Américains.
  5. kyleorton1991.wordpress.com/2014/03/24/assessing-the-evidence-of-collusion-between-the-assad-regime-and-the-wahhabi-jihadists-part-1/
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Dans: AJT Plumes
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Commentaires (1)

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  1. bob dit :

    Trés difficile a vérifier tout cela, a lire l’article, on pourrez croire que tout les groupes djahdistes, roulent pour Assad et sont manipuler par lui ?.
    j’aimerais avoir une information plus équilibré, nuancé, objective qui sortent de l’information binaire.les bons et les méchants, en fonction du camp qu’on soutient.A mon avis l’occident (via ses divers services secrets doit soutenir d’autres groupes djihadistes, ainsi que l’Arabie saoudites ou d’autres pays arabes). Ainsi que différentes milices privées, de différents pays combattent en Syrie.Il y a longtemps dans ce conflit, une chatte ni retrouve plus ses petits, comme on dit.Certes Assad est un horrible dictateurs, comme beaucoup d’autres , non seulement dans les pays Arabes, mais ailleurs aussi.Il est facile de lui tailler un costard sur mesure, pour justifier son départ et faire des guerres , mais après pour mettre quoi, et a quelle prix !?.Et puis , il y a, une petite phrase de Nixon, je crois, qui m’a fait réfléchir sur le cynisme de nos dirigeants, parlant de Pinochet (qui a renverser un président élu démocratiquement), et son soutien au régime du dictateur Disant : Oui c’st un salaud ! , mais c’est le nôtre (il est dans notre camp). si Pinochet c’était retourner contre les USA, il ne serait pas rester un an au pouvoir.Il y a qu’a voir , toutes les campagnes de presse et de déstabilisation mener contre des dirigeants Sud américains (Cuba , Bolivie, Vénézuela…), leur seul tort être contre les USA. Mais s’en aller très loin, et en revenant au moyen -Orient, regarder Saddam Hussein , tant qu’il a rouler pour l’Occident, pas de problème, le jour ou il a attaquer le Koweit, les USA lui son tomber dessus. Bachar el Assad et son père, , tant qu’il rester dans les limites aussi pas de problèmes (peut importe qu’il impose sa dictature, et torture son peuple), puis après les emmerdes arrive, dés qu’il s’oppose aux vu stratégique des USA.

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